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02 juin 2008

Vers un contrat social européen pour l'emploi

980581866.jpgA l'heure des "commémorations" en tout genre autour de "mai 68", nous devons nous résoudre à tourner définitivement la page des "trente glorieuses", cette époque d'après-guerre avec une forte croissance économique et démographique, le fameux "baby-boom". Nous vivions en période de quasi-plein-emploi, l'ascenseur social fonctionnait et un contrat social implicite s'exprimait au travers des conditions de travail. En échange d'un travail salarié, les entreprises qui avaient souvent une vision à long terme pour leur avenir, fidélisaient leurs collaborateurs en valorisant leurs expériences et leur ancienneté dans l'entreprise et par là même assuraient leur employabilité, pour un bénéfice mutuel entre employeur et employé. Pour certains cela pouvait s'appeler du paternalisme et prêter le flanc à de nombreuses critiques, mais il est indéniable que cela procurait un environnement assez sécurisant. A titre d'exemple, on entrait chez Michelin, Renault, Dassault ou Bouygues, et on pouvait y faire carrière en en gravissant les échelons fonction de ses compétences et aussi bien sûr des opportunités. Loin de moi l'idée de développer une vision angélique, les conflits sociaux existaient et étaient même parfois très durs, mais cet accord implicite, ce sentiment partagé d'appartenance, voire d'attachement à l'Entreprise, prévalait sur les autres considérations.

Depuis les années 90 le contexte a changé inexorablement, la mondialisation des échanges, la financiarisation de l'économie qui privilégie les résultats court-terme, les "nouveaux managers" appointés par les actionnaires qui remplacent les "anciens patrons" propriétaires de leur entreprise, etc. Cette évolution du contexte global a déjà été décrite par d'autres et exige des entreprises à s'adapter sans cesse et devenir toujours plus performantes. Si l'on ajoute à cela l'accélération des évolutions technologiques, on constate désormais qu'au cours d'une vie professionnelle, chacun doit changer plusieurs fois de métier. Tous ces changements entraînent fatalement une précarisation de l'emploi salarié, et c'est pour cela que l'on parle de plus en plus de "flexisécurité" censée apporter plus de flexibilité à la gestion des emplois tout en assurant un filet de sécurité pour gérer ce que l'on appelle maintenant une transition professionnelle pour ne plus employer le terme de chômage. De ce fait la législation du travail doit évoluer, et récemment gouvernement et partenaires sociaux sont convenus de "moderniser le marché du travail".

Si l'on regarde cette évolution avec du recul et que l'on tourne nos yeux vers l'avenir à moyen / long terme, que peut-on envisager ?
Tout d'abord, il est certain que les temps ont irrémédiablement changé et qu'il ne sera pas possible de revenir en arrière comme au temps des "trente glorieuses". Certains peuvent le regretter, comme autrefois d'autres ont regretté la disparition de la marine à voile, mais c'est ainsi. De même que les clippers n'assurent plus le commerce du thé avec l'extrême orient, les entreprises ne pourront plus assurer l'emploi à vie. Le contrat social qui existait auparavant ne fonctionne plus.
Le contrat de travail risque d'évoluer vers un contrat de nature "commerciale" lié à un projet limité dans le temps reportant sur chaque travailleur la gestion de son employabilité et de ses périodes de transition. Y aura-t-il même encore une notion de salariat dans dix ou vingt ans, tout le monde ne sera-t-il pas considéré un peu comme un travailleur indépendant ?
Si cette évolution se développe dans le "laisser-faire", alors cette souplesse peut être une excellente chose pour les plus employables qui pourront alors négocier plus facilement leurs évolutions de carrière, passant d'un emploi à un autre au gré des opportunités. Mais pour les autres – plus vulnérables – et aussi plus nombreux, le fossé se creusera de plus en plus et créera encore plus de précarité voire de pauvreté. Les plus pessimistes parlent même de la disparition des classes moyennes, ne restant plus que deux catégories situées aux deux extrémités de l'échelle sociale.

En tant que défenseurs de la sociale-économie et des valeurs humanistes, nous ne devons pas "laisser faire", mais que peut-on faire et qui doit le faire ?
Le modèle actuel en cours de négociation montrera sans doute à terme ses limites. De la même manière que l'on ne peut pas faire porter la gestion de l'employabilité de manière individuelle sur les seules épaules des travailleurs, on ne peut pas non plus imposer aux entreprises de prendre en charge le développement de l'employabilité de leurs collaborateurs y compris au-delà de leur périmètre économique. Il faut donc être créatif et inventer une nouveau modèle qui peut aussi s'inspirer de modèles existants. On parle souvent du modèle finno-scandinave dans lequel la flexibilité de l'emploi est compensée par une sécurité assurée par une indemnisation et surtout un niveau de formation élevé. Ces politiques nécessitent des moyens budgétaires importants et supposent une forte mobilisation au sein des entreprises et un dialogue social de qualité. La France n'en est pas là aujourd'hui. Et d'ailleurs, en serait-elle là, pourrait-elle le faire seule ? Très difficilement sans doute, car un tel projet ambitieux, n'est pas sans conséquence sur les politiques budgétaires et économiques. Il faut donc le concevoir sur un périmètre beaucoup plus large, et c'est donc au niveau européen qu'il faut mettre en œuvre des politiques communes de gestion de l'emploi.

Pourquoi ne pas envisager sous l'égide de l'Union européenne, et de façon coordonnée, le développement dans chacun des pays qui la composent de structures autonomes, gérées paritairement par des représentants des partenaires sociaux, et chargées de prendre en charge globalement la gestion de l'employabilité des travailleurs. A court terme, ce projet paraîtra sans doute difficilement réalisable voire même utopique, et c'est à l'échéance d'une dizaine d'année qu'il faut envisager sa construction. On pourra objecter que tous les pays ne sont pas au même niveau, c'est vrai ; mais pour mémoire, souvenons nous des comparaisons que l'on faisait avec l'Espagne lors de son entrée dans l'Europe et du chemin parcouru depuis.
Au Parlement européen, la commission de l'emploi et des affaires sociales a pour mission de défendre une Europe plus sociale, avec une meilleure cohésion et des emplois de qualité.

C'est donc au niveau européen que la construction d'un nouveau "contrat social" doit être prise à bras le corps, c'est un projet enthousiasmant qui doit animer l'ensemble des citoyens de l'Union, à commencer par la jeunesse car c'est principalement de son avenir qu'il s'agit.
Et nos gouvernants et parlementaires seraient bien inspirés de le promouvoir, car cela peut contribuer aussi à cimenter notre Union et prendre le leadership sur un sujet qui dépasse les frontières de l'Europe. Cela participerait aussi à la construction d'un modèle européen qui ne soit pas seulement économique.

Personnellement, je rêve du jour où l'on parlera couramment, et avec envie, du "modèle européen", et où l'on entendra un peu moins parler du "modèle américain".

Laurent Boisseau

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Commentaires

Il est vrai Laurent, que les salariés doivent être source de propositions s'ils ne veulent pas subir individuellement les évènements et l'échelon européen peut être une piste d'investigation intéressante.

Ecrit par : FG | 02 juin 2008

Mwep....

"Laissez faire ne signifie pas : laissez agir des forces mécaniques sans âme. Il signifie : permettez à chaque individu de choisir comment il veut coopérer dans la division sociale du travail; permettez aux consommateurs de déterminer ce que les entrepreneurs doivent produire." (L. Von MISES)

Bon au-delà de cela je reste sceptique quand à votre imagination d'un "monde idyllique" avec celui très centralisateur que vous prônez. Car au final n'est-ce pas ce qui a conduit notre modèle pseudo social français à la banqueroute ? Un seul et même unique modèle pour tous les français sans que ceux-ci aient leur mot à dire.
L'exemple que vous donnez, l'Espagne, qui a en effet fait un énorme parcours depuis son entrée dans l'UE (enfin CEE à l'époque). Mais nous pourrions prendre aussi l'exemple plus marquant de l'Irlande, du Royaume-Uni et ainsi de suite. Tous ces pays n'ont pas attendu une version "Top Down" de l'Europe, leur force a été celle de pouvoir se réformer ce que la France semble difficilement faire. Et c'est d'ailleurs bien la une marque de la volonté très attentiste des français, espérer que tout viendra d'en haut. Espérant que l'Europe nous oblige à nous réformer plutôt que NOUS nous en soyons capable. S'en est presque navrant venant de démocrate. D'ailleurs ne faudrait il pas oublier qu'un grand nombre des pays européens ce sont réformés grâce à un véritable centre de proposition des partis démocratiques. Seulement voilà, peut être que la différence vient pour beaucoup que ceux-ci ne dénigrent pas tant les concepts libéraux, mais au contraire ont su replacer l'individu au centre de la réflexion et non cet esprit centralisateur français. Pour vous en convaincre il vous suffit en premier lieu de regarder leur nom, puis dans un second temps de regarder les groupes démocrates au parlement européen.
Bref pour sortir du bac à sable regardez au moins ce que font vos "grands frères" en Europe, Ne prenez pas cela pour une injure mais c'est la seule réflexion qui m'est venue en lisant votre billet.

Ecrit par : JB | 03 juin 2008

@JB
Vous avez accroché sur certains termes et laissé votre vision assez pessimiste prendre le dessus, du coup vous avez raté le vrai sujet de fond qui est de trouver une solution pour la gestion de l'emploi. Car c'est bien de cela qu'il s'agit et non de discuter des concepts libéraux.
Le modèle dont j'ai essayé d'exprimer une vision n'est pas centralisateur, il est collaboratif, il n'est pas top-down, il est bottom-up. Il doit s'exprimer par la contribution de chacun des pays de l'Union et demande la participation de leurs citoyens.
"Espérant que l'Europe nous oblige à nous réformer plutôt que NOUS nous en soyons capable". Désolé, mais c'est un contresens, ce que je propose bien au contraire, c'est que la France joue un rôle moteur dans ce projet. Il faut sortir de ces discours qui semblent opposer les pays membres (la France en particulier) et les instances européennes alors qu'ils y participent.
Et surtout, que proposez vous pour améliorer la gestion de l'employabilité des générations futures ?
Une solution finno-scandinave que j'évoque, une solution comme le Royaume Uni (je vous laisse préciser si elle est libérale ou non), une autre solution…
Car ce n'est pas en restant assis au bord du chemin en s'auto-flagellant, ou en se lamentant sur le "mal français", que l'on fera avancer les choses…

Ecrit par : Laurent Boisseau | 03 juin 2008

Si cela peut vous rassurer je reste confiant en l'avenir car les véritables réformes arriveront imposées par Bruxelles si nos politiciens (voir politocard) n'arrivent pas à prendre leur courage à deux mains. Maintenant vous êtes le premier à évoquer -de façon très hasardeuse- des concepts libéraux et je n'aurai alors pas le relever ? Drôle de façon de voir les choses.
Enfin bon, passons alors au fond. Votre projet -affirmé- non centralisteur car collaboratif. Désolé mais je ne vois pas où est l'opposition entre ces deux mots. Au contraire je vois là le spectre de la dictature de la majorité l'emporter. Pourquoi ne pas laisser chaque Etat membre organiser comme il le souhaite son contrat social ? Pourquoi vouloir s'en remettre à l'Europe ? Voilà des points que vous soulevez mais que vous balayez d'un revers de main et c'est bien dommage. Car en relisant votre billet un contre-sens s'immisce dans le raisonnement. Vous évoquez entre-autre le modèle scandinave expliquant -peut-être à juste titre- que celui-ci ne peut s'appliquer au reste de l'Europe, mais dès lors que leur modèle marche pourquoi changerait-ils au profit d'un modèle européen qui tendrait à appliquer les mêmes règles (ou des règles similaires) de la péninsule ibérique jusqu'aux pays scandinaves ? Cela ne peut marcher.
Je pense donc qu'un seul modèle peut marcher dans toute l'europe car prenant en considération l'histoire, les moeurs, et la zone géographique en considération. Ce modèle c'est celui de laisser-faire chaque pays membre face à leur responsabilité quand à leur contrat social. Certains opteront pour un modèle plus libéral, d'autre vers un modèle dirigiste. L'Europe se chargeant alors -entre autre- d'assurer un laissez-passer entre ces Etats pour que les individus puissent dans le cas où un modèle les insatisfait ou pour tout autre raison changer d'Etat, on pourrait par exemple envisager une véritable nationalité européenne, ce qui cimenterait plus la création d'un socle européen que celui de croire que l'on peut appliquer un même modèle (collaboratif ou non) à toute l'Europe. Voilà un projet qui me semble déjà nettement plus ambitieux et utile. Maintenant je n'ai pas étudié la question de comment créer une nationalité européenne sans doute que cela est difficile à mettre en oeuvre mais ce n'est pas vraiment la question posée par ce billet.
Pour finir, et pour reprendre la dernière phrase de votre commentaire : ce n'est pas en restant assis au bord du chemin en s'auto-flagellant, ou en se lamentant sur le "mal français", que l'on fera avancer les choses. Ayons des politiciens compétents ayant autre chose que leur plan de carrière en tête (ce que nous n'avons toujours pas malheureusement) et nous ferrons dès lors d'énormes progrès. A un problème franco-français la solution est franco-française inutile d'aller chercher le messie ailleurs...

Ecrit par : JB | 05 juin 2008

Voilà qui est plus constructif.
Je n'ai a priori rien contre un modèle franco-français. Mais le sens de l'histoire est que notre "terrain de jeu" est européen et que ce nouveau "contrat social" n'est pas sans conséquence sur les politiques budgétaires et économiques, avec des équilibres à respecter au niveau européen.
Cela peut aussi passer par une citoyenneté européenne, ce qui représente effectivement un projet ambitieux.

Ecrit par : Laurent Boisseau | 05 juin 2008

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