05 novembre 2007
La politique à l’âge de la défiance
Dans son brillant ouvrage « La contre-démocratie ou la politique à l’âge de la défiance », Pierre Rosanvallon détaille les dernières évolutions notoires dans la démocratie française.
Il constate ainsi que :
La démocratie est indissociable d’une tension et d’une contestation permanente
La légitimité et la confiance confondues dans le vote sont vite séparées.
De ce fait, pour canaliser l’érosion de la confiance, il faut organiser la défiance (et non pas la méfiance) et trois voies sont alors possibles :
- La démocratie d’expression constituant un pouvoir de surveillance (qui s’exprime par une grande vigilance, par une dénonciation des risques et des dérives et par une notation c’est-à-dire une évaluation techniquement documentée des actions du pouvoir en place)
- La démocratie d’implication constituant un pouvoir d’empêchement (la faculté d’agir a comme parallèle la faculté d’empêcher)
- La démocratie d’intervention constituant un pouvoir de mise à l’épreuve du jugement (pour obtenir par le procès ce qu’on a pas pu obtenir lors d’un vote).
Ces trois voies constituent une composante essentielle du fonctionnement démocratique ne nécessitant pas un recours aux urnes. Cette composante fondamentale s’appelle la contre-démocratie qui veut organiser la défiance (et non pas la méfiance) indispensable dans un fonctionnement démocratique réel. Mais cette contre-démocratie n’est pas sans risque de dérives. Les principaux écueuils sont :
L’ « impolitique » qui est une absence d’appréhension globale des problèmes liés à l’organisation du monde commun (l’opposition systématique conduit toujours à une absence de vision et la contre-démocratie ne peut fonctionner que si elle s’articule sur une vision et donc sur un projet de société)
Le populisme qui prétend représenter le peuple en ressuscitant son unité sur un mode imaginaire dans une prise de distance radicale avec ce qui est sensé s’y opposer (des catégories sociales choisies comme boucs-émissaires, les médias, les partis dominants….)
Une judiciarisation excessive de la politique
Un pouvoir d’empêchement excessif virant à l’obstruction
Un pouvoir de surveillance excessif virant à l’immobilisme
La contre-démocratie constitue un juste équilibre entre les fonctions de rebelle (celui qui rejette la situation actuelle et propose des transformations radicales), de résistant (celui qui agit dans le contexte d’une impossibilité d’intervenir de façon critique dans le cadre d’institution existante) et de dissident (celui qui témoigne des failles d’une entreprise à tendance totalitaire). Pour qu’elle fonctionne de manière efficiente, la contre-démocratie doit être organisée mais non institutionnalisée sinon elle sombrerait dans une routine ou un systématisme incompatibles avec sa finalité.
En résumé, les trois piliers de la démocratie sont :
Un gouvernement électoral représentatif (des instances élues au niveau d’une formation politique)
Une contre-démocratie organisée (c’est le rôle des militants dans une formation politique)
Un travail réflexif et délibératif du politique pour discerner et initier les évolutions nécessaires (c’est le rôle des commissions dans un parti politique).
Le MoDeM, de par son positionnement politique original, est appelé à devenir l’articulation centrale de la contre-démocratie en France. Pour ce faire, l’organisation interne de cette formation devra s’appuyer sur les trois piliers de la démocratie précités.
Cette dernière considération entraîne les nécessités de :
Permettre aux militants d’organiser à leur guise l’indispensable contre-démocratie et donc leur permettre d’être à la fois rebelles, résistants et dissidents
Avoir des instances représentatives
Mettre sur pied des commissions d’experts
Mettre sur pied une commission des élus
Pratiquer la contre-proposition argumentée et pas l’opposition systématique
Faire représenter toutes les sensibilités du mouvement dans les commissions et les instances
Faire contrôler le bon fonctionnement de l’ensemble par une commission éthique
Il conviendra donc de suivre de près le congrès fondateur du MoDem afin de constater si les orientations qui y seront adoptées vont dans ce sens.
Etienne BERANGER
22:20 Publié dans Lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, démocratie, contre-démocratie, militants, modem
25 octobre 2007
Angélisme et barbarie menacent la politique
Dans son ouvrage « le capitalisme est-il moral ? », le philosophe André Comte-Sponville, reprenant des considérations de Pascal, articule le fonctionnement de la société autour de quatre ordres ayant des interactions entre eux. Ces quatre ordres sont :
1) l’ordre technico-économique qui détermine le vrai et le faux
2) l’ordre juridico-politique qui détermine le légal et l’illégal
3) l’ordre moral qui détermine le bon et le mauvais
4) l’ordre de l’éthique qui détermine l’amour propre et l’amour du prochain
Aux interfaces entre ces quatre ordres il situe précisément :
l’expertise à l’interface entre les ordres 1 et 2
le droit des sciences et des techniques à l’interface entre les ordres 2 et 1
l’équité à l’interface entre les ordres 2 et 3
la déontologie à l’interface entre les ordres 3 et 2
la solidarité à l’interface entre les ordres 3 et 4
la générosité à l’interface entre les ordres 4 et 3
D’après Pascal, « le ridicule naît de la confusion des ordres et la tyrannie c’est le ridicule au pouvoir ». Deux sortes de tyrannie existent alors :
· La barbarie ou tyrannie de l’inférieur autrement dit l’intervention d’un ordre dans un ordre supérieur
· L’angélisme ou tyrannie du supérieur autrement dit intervention d’un ordre dans un ordre inférieur
André Comte-Sponville en déduit alors clairement les tyrannies courantes dans lesquelles il ne faut pas sombrer :
Barbaries à proscrire :
Modéliser la justice ou la politique qui ne sauraient se réduire à des équations ou à des comportements rationnels
Modéliser la morale car chaque conscience à son propre mode de fonctionnement
Judiciariser la morale où la liberté doit rester essentielle
Moraliser l’éthique
Angélismes à proscrire :·
Moraliser la politique
Moraliser la justice
Moraliser l’économie et c’est pourquoi le capitalisme n’est ni moral ni immoral mais amoral au nom du principe de la différenciation des ordres
Moraliser la science qui ne repose pas en premier sur des valeurs
Politiser l’économie (la notion de politique économique est donc un abus de langage incompatible avec le principe de différenciation des ordres)
Confondre générosité et solidarité
De ce principe de différenciation des ordres découlent les exigences suivantes :
Les responsables politiques ne peuvent pas incarner les pouvoirs économiques et techniques
Une formation éthique doit être donnée aux individus et aux décideurs
Appliqués à l’organisation d’un parti politique, ces deux principes se traduisent par les nécessités de :
Différencier à l’intérieur du parti les élus, les instances, les responsables des finances, et les experts travaillant sur les projets et programmes
Créer un comité éthique pour former à l’éthique politique les élus et les militants et contrôler en permanence le respect du principe de différenciation des ordres.
Aucun parti à ce jour ne remplit pleinement ces conditions. Seul le MODEM, dans la volonté affichée par son leader François Bayrou d’introduire de l’éthique en politique, de renforcer le rôle des militants et de s’attacher au respect du principe de différenciation semble s’engager dans cette voie. C’est pourquoi il convient d’examiner avec attention et respect la mise au point de l’organisation du nouveau parti démocrate.
Etienne BERANGER
19:24 Publié dans Lecture | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : politique, éthique, capitalisme, philosophe, modem
02 octobre 2007
"Le modèle américain"
Je souhaitais vous faire partager un point de vue intéressant relevé dans le dernier mensuel "Alternatives économiques" . J'aime bien cette revue qui traite des sujets économiques sans jamais oublier les valeurs humaines. Ses analyses sont souvent très pertinentes et reposent sur des études factuelles et très pointues. Dans le numéro d'octobre, le "Point de vue" de Denis Clerc (fondateur de la revue) met en avant une comparaison entre l'évolution de la richesse et de la pauvreté, ainsi que de l'effet de serre", entre la France et les Etats-Unis. Voilà qui je trouve permet de corriger certaines idées reçues sur le "modèle" américain comparé au modèle français, ce dernier étant trop souvent dévalorisé actuellement. Son point de vue vient en réaction à une tribune publiée dans Le Monde par Jérôme Guillet dont la version longue est disponible sur ici.
Cette étude porte sur les années 1990 à 2005 et que constate-t-on : pendant cette période, aux Etats Unis, la progression des revenus du dixième le plus défavorisé de la population américaine n'a été que de 45 dollars (constants) par an et par personne, alors que les revenus du vingtième de la population le plus favorisé ont augmenté dans la même période de 1 920 dollars par an. Comparativement, pendant cette même période, le revenu du dixième le plus défavorisé des français progressait de 116 euros (constants) par an tandis que le revenu du vingtième le plus favorisé n'a progressé "que" de 321 euros par an et par personne.
En résumé, si la France a connu une croissance moins forte que celle des Etats-Unis, la répartition des revenus supplémentaires a été nettement moins inégale en France.
Cette comparaison est aussi riche d'enseignements dans le domaine des émissions de gaz à effet de serre : entre 1990 et 2004, la croissance économique américaine s'est accompagnée de l'émission supplémentaire de 505 millions de tonnes de gaz à effet de serre chaque année, contre une réduction de 40 millions de tonne par an côté français.
Ce qui fait dire à l'auteur : "Franchement, quelqu'un pourra-t-il m'expliquer quel sens peut avoir une croissance qui n'améliore que le sort des riches et qui bousille la planète".
Cela ne veut bien évidemment pas dire que tout va bien en France et qu'il ne faut rien changer, mais ce n'est pas en cherchant à "copier" le modèle de croissance américain que nous apporterons une amélioration du niveau de vie de nos compatriotes sans parler de l'environnement. Nous avons plutôt là un exemple de ce qu'il ne faut pas faire…
Voilà qui nous renvoie au modèle inégalitaire combattu par François Bayrou dans son discours de clôture du Forum des Démocrates à Seignosse.
Dans un autre domaine, le film "Sicko" de Michael Moore – que je n'ai pas pu encore voir – doit apporter une vision complémentaire…
Laurent Boisseau
21:17 Publié dans Lecture | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
29 septembre 2007
"Du centre au projet démocrate"

En allant faire mon marché dimanche dernier, je me suis arrêtée à la Médiathèque d'Issy pour lire la revue "Commentaire". Revue disponible dans quelques librairies spécialisées uniquement. Je savais que François Bayrou y avait écrit un article sur le projet démocrate, et voulais donc voir ce qu'il en était.
En parcourant la revue brièvement avant d'aller directement à l'article convoité, je me rends compte que la prose de François Bayrou est précédée d'une "Lettre sur le centre", qui est une lettre personnelle que Jean-Louis Bourlanges a adressée à François Bayrou en décembre 2006. Me voilà donc partie pour une heure de lecture passionnante, tant pis pour les carottes et la salade qui attendront...
J'avais été impressionnée par le courage de Jean-Louis Bourlanges, lors du Conseil National de l'UDF le 10 mai 2007, venu expliquer avec beaucoup d'émotion son départ, alors que tant d'autres sont partis sans un mot. Et son parcours est remarquable. Voici donc l'occasion de comprendre un peu mieux sa pensée.
Ces deux articles, mis côte à côte, permettent d'apporter un éclairage approfondi, fort utile pour les novices en politique comme moi, et de revenir sur notre histoire toute fraîche, confrontant deux visions du centre, deux projets résolument différents :
- l'un basé sur le passé, et l'attachement à la droite, dont le principal objectif est, au final, la survie de l'UDF
- l'autre basé sur une vision de l'avenir plus large, sur des valeurs et l'action citoyenne, assumant la prise de risque pour affirmer son indépendance, et ayant pour principal objectif de proposer une offre politique nouvelle pour répondre aux défis de notre temps.
On saisit ainsi mieux les forces contraires que François Bayrou a du combattre au sein de sa propre famille politique pendant la campagne présidentielle, puisque l'on voit bien qu'il n'avait pas, dès le départ, l'adhésion de tous par rapport à la stratégie à suivre. Le post-scriptum apporté à sa lettre neuf mois après montre bien qu'il n'a toujours pas compris le projet de François Bayrou, qu ne relève selon lui que de la pure "utopie".
L'article de François Bayrou "Du centre au projet démocrate" expose quant à lui les grandes lignes de sa vision pour le Mouvement Démocrate, telles qu'il les a présentées également lors du Forum à Seignosse. Dans le même esprit que son intervention du samedi soir, lors du débat de politique général, qui clarifie bien les choses, cela nous donne un contenu très riche sur le projet démocrate. A lire absolument!
Cette lecture se termine en apothéose avec les dernières lignes de François Bayrou qui affirme, à la question de savoir ce qu'il convient de privilégier (alliance ou indépendance) : "La réponse ne souffre pas d'hésitation, dès lors que nous considérons que nous ne sommes pas nés pour subir le monde, mais pour le façonner, pour l'ordonner et pour le changer. On n'est jamais obligé de céder à l'inéluctable, car l'inéluctable n'est tel que par notre pusillanimité".
Et vous, quelle lecture vous a permis dernièrement de mieux comprendre ce que nous sommes en train de vivre?
Céline
13:15 Publié dans Lecture | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note








