06 avril 2008
La consigne et la conscience
Lors de la dernière campagne présidentielle, les jeunes de l'UDF portaient et vendaient des tee-shirts où était inscrite la célèbre phrase de Victor Hugo "à la consigne, je préfère répondre à ma conscience". Cette maxime prophétique est devenue une année plus tard une des marques de fabrique du Mouvement Démocrate.
Tout citoyen peut aisément constater que la sphère politique française semble se nourrir de principes préétablis et apparemment admis par tous contre lesquels il ne serait pas envisageable de s'insurger. En la matière, la liste est longue et les exemples les plus usités sont connus. Chaque électeur serait nécessairement de droite ou de gauche et il s'ensuivrait un bipartisme prétendument constitutif de la vie politique nationale. Le Centre serait par essence une force d'appoint pour la droite et ne saurait être indépendant. La démarche du MODEM serait vouée à l'échec car elle récuse les deux concepts précédents en prétendant créer un Centre faisant fi des clivages partisans usuels. Cette liste non exhaustive symbolise une pensée unique et une dictature intellectuelle par le biais d'une juxtaposition de consignes qui n'ont rien de démocratiques mais qui servent les intérêts de leurs auteurs en ayant pour but d'anesthésier la conscience politique des citoyens et de transformer ces derniers en bons soldats ou en moutons de panurge.
Les consignes sévissent dans de nombreux secteurs de la société. Les consignes de sécurité ont pour finalité de favoriser dans les situations critiques des comportements salutaires qui ne sont pas forcément naturels lorsque la panique s'empare de personnes qui de ce fait, n'ont plus le temps ni les moyens réels de réaliser un discernement objectif. Au sein d'une armée, les consignes ont pour but de créer des automatismes comportementaux ayant comme dessein de garantir l'ordre, la rapidité et l'efficacité de l'action militaire. Dans les entreprises, les consignes pudiquement dénommées procédures s'attachent à décliner une culture d'entreprise à travers des guides pour l'action en situation. Dans tous les cas, et pour des raisons diverses, la consigne tend à se substituer à l'affect, à la réflexion et à la conscience pour devenir une habitude qui bride la liberté et par la même l’unique moteur de l'action.
Or, conformément aux quatre règles énoncées par le philosophe Max Weber, un discernement préalable à une décision n’est correctement mené que si les quatre grandes tendances qui poussent l’homme à agir (l’habitude, l’affect, la raison et la conscience) sont simultanément utilisées dans un dosage spécifique à chaque situation à construire à chaque occasion. La question fondamentale suggérée par les jeunes UDF est donc de savoir si en politique la conscience doit primer sur la consigne et si de ce fait, les valeurs qui construisent les convictions sont supérieures aux traditions qui induisent les consignes.
La réponse à cette interrogation légitime dépend de notre propre conception de la politique. Si la politique se réduit à l’art de conquérir et de conserver le pouvoir, la conscience s’effacera très rapidement devant les consignes dictées par l’ambition de ceux qui sont au pouvoir ou qui sont les plus aptes à le conquérir. Les dysfonctionnements régulièrement constatés dans la vie politique nationale sont des conséquences directes de cette conception malsaine de la politique. Dans cette mouvance, la majorité est toujours pour et l’opposition toujours contre au détriment de toute considération objective, le bipartisme fait force de loi et l’alternance est le seul changement possible car aucune alternative n’est envisageable.
A l’inverse, si la politique est, comme le veut sa définition originelle, une réflexion sur l’organisation de la vie de la cité, le pluralisme de la pensée doit être de mise car la contradiction a toujours été source de progrès. Le pluralisme de la pensée fait que le bipartisme se meurt et fait place à la pluralité de la représentation où l’alternative fait respirer la vie politique. De plus, une organisation féconde de la vie de la cité ne peut être basée que sur de fortes convictions construites sur des idées novatrices et des valeurs émergeant des consciences citoyennes. Et toute consigne apparaît alors comme un frein à ce processus démocratique. Les seules contraintes admissibles sont alors celles induites par la nécessité d’une organisation efficace à grande échelle.
Pour faire face à cette contradiction apparente entre les notions de liberté individuelle et de cohésion du groupe, le MODEM s’est doté, lors de son Congrès fondateur de décembre 2007 de statuts, d’une charte des valeurs et d’une charte éthique à travers une démarche inédite. Pour répondre de manière pertinente à l’éternelle et difficile question de la conciliation de l’unité et de la diversité, du juste équilibre entre la démocratie représentative et la démocratie participative, le MODEM a procédé à un discernement collectif amorcé par les instances et auquel les militants volontaires ont participé.
Les réflexions et les valeurs mises en avant par les militants ont construit les textes fondateurs du mouvement démocrate dont les instances ont rappelé les consignes nécessaires à un bon fonctionnement de l’ensemble. Ces textes définissant des valeurs communes, des principes de fonctionnement et des règles comportementales minimales ont été validés par une majorité significative. Cette démarche originale et innovante peu relayée par les médias fut pourtant un grand moment de démocratie interne prometteur pour une formation qui aspiré à restaurer une démocratie vivante en France.
La seule ombre au tableau reste une consigne discutable de François Bayrou. Au nom de l’unité, il a prôné pour une absence de courants dans le mouvement démocrate et a pour l’instant été suivi. Cette consigne pourrait générer une limitation abusive de la liberté militante et de la créativité démocrate. L’avenir me paraît plutôt être du côté d’une fédération de sensibilités organisées et solidaires basée sur une saine émulation dans le respect des textes fondateurs. Ces sensibilités organisées traduirait dans les faits la nécessité de la pluralité des expressions correspondant au pluralisme de la pensée. Grâce aux gardes–fous que constituent la charte éthique, la charte des valeur et la Commission de Contrôle et de Conciliation, ces sensibilités organisées se différencieraient de courants construits à des fin personnelles par des individus à forte personnalité qui débouchent toujours sur des affrontements fratricides. A partir du moment où des instruments pertinents ont été démocratiquement mis en place, il faut aller ensemble jusqu’au bout de la démarche faisant fi de toute crainte. Car la conscience collective sera toujours supérieure à la consigne d’un leader fut il incontesté.
Lors des récentes élections municipales, les alliances concrétisées par le MODEM se sont faites sur des programmes et donc sur des idées et des valeurs et pas sur des consignes applicables sur tout le territoire. Car en politique, la réflexion et la conscience sont supérieures à la consigne car la liberté est supérieure à l’habitude. Les médias ont incité le grand public à considérer comme illisible cette attitude. La révolution civique prônée par François Bayrou lors de l’élection présidentielle passe avant tout par une révolution culturelle qui n’en est qu’à ses prémices. Le passage d’un bipartisme insipide à un fonctionnement pluraliste ne se fera pas sans résistance et sera donc le fruit d’une grande opération pédagogique qui n’en est qu’à ses débuts et qui suscite encore quelques interrogations ou incompréhensions légitimes.
Convictions et conscience exigent des sacrifices. Le Nouveau Centre a préféré les sacrifier sur l’autel de la consigne sarkozyenne et des ambitions personnelles à court terme. Le MODEM continue, quant à lui, de mettre en avant les idées et les valeurs de ses militants malgré des premiers résultats électoraux difficiles. Ce juste combat courageux et risqué à court terme est celui de l’instauration d’une véritable démocratie en France. Cette instauration ne se fera pas par le biais de quelques consignes mais par l’éclosion et l’éducation d’une nouvelle conscience citoyenne centrée sur des idées et des valeurs et non plus sur des habitudes. Cette démarche est la raison d’être du MODEM. En rassemblant de nombreux nouveaux militants qui avaient jusqu’à présent déserté la politique, cette démarche novatrice a déjà commencé son chemin de liberté et de libération que rien n’arrêtera au fur et à mesure qu’un nombre sans cesse croissant de citoyens, faisant fi des insipides consignes ambiantes, aura conscience de son caractère fécond, inéluctable et nécessaire.
Etienne Béranger
Conseiller Municipal MODEM d’Issy-les-Moulineaux
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